San Jordi 2020
A plus d'un titre

 

PRÉFACE par MARIE-ROSE GUARNIÉRI

Vous venez de recevoir ce livre qui peut-être vous déroute !

En haut des pages, vous apercevez des titres qui vous font signe, telle une écume jaillie de livres :

L’Éternel Mari,

Un cœur simple,

Les Contemplations,

Ulysse,

Peintre d’éventail,

Paris est une fête,

Tiens ferme ta couronne,

Le Chercheur d’or…

Laissez-vous dériver au gré des images que ces brèves équations vous offrent. Adieu la raison, accueillez ces odeurs, ces couleurs, ces frissons, ces souvenirs, ces rejets, ces sourires, ces effrois… Ces émotions fugaces, souvent, nous ne leur accordons pas assez de valeur en les laissant s’échapper… Eh bien, nous, au travers de ces pages, nous vous invitons à les épingler en les dessinant dans les espaces vides qui vous sont dédiés. Par ce geste rappelant l’écriture automatique des surréalistes, ce livre est comme un festin pour votre encyclopédie personnelle, dressant une table blanche à vos paysages intérieurs Voyez, c’est une éphéméride : du 23 avril 2020 au 23 avril 2021, nous égrenons le foisonnant et patrimonial catalogue de la collection Folio, à travers ses titres les plus provocateurs, célèbres, vivants. Trois cent soixante cinq titres minutieusement choisis qui sont gorgés de la sève de tous les poètes… Leur mise en place n’est pas aléatoire. Avec tous ces éclats de mots, nous avons formé un kaléidoscope inattendu en essayant de tenir compte des saisons, des jours fériés et de la luminescence de la langue… Ce composite, je l’espère, fonctionnera comme un cadavre exquis et aura l’allure d’un récit que vous saurez déceler ! Afin de vous accorder un repos et une aération, nous avons offert les cinquante-deux dimanches de l’année aux illustrateurs talentueux du catalogue flamboyant des Éditions Thierry Magnier. Pourquoi faire des titres les héros de ce livre ? Parce que la juxtaposition mystérieuse de tous ces mots en attente d’un événement à venir est votre première perception lorsque vous entrez dans une librairie… Par quel pouvoir un titre se distingue-t-il sur la table d’un libraire ? Comment, par une formule jamais insignifiante, pique-t-il l’attention d’un lecteur ? Pourquoi voulons-nous rendre justice à ce prodige du titre, à son pouvoir d’évocation ? Nous, libraires, vivons chaque jour son impact.

Nous circulons et trouvons pour eux la bonne place, la bonne carte à jouer afin qu’ils puissent aimanter l’œil. D’ailleurs, parfois, le titre se moque bien de nous en décochant sa flèche vers le lecteur dans notre dos… Cela dit, l’esprit du libraire, c’est avant tout de savoir faire du crochet entre chaque livre, de coaguler tous ces titres afin de faciliter l’entrée en littérature du lecteur. En ouvrant un livre, vous constaterez qu’une page entière lui est réservée où il apparaît en majesté. C’est cet indice qui nous a inspirés ce projet, À plus d’un titre. Ces flocons de langage, telle la formule d’un thaumaturge, sont un véritable point de capiton qui condensent l’univers d’un livre. Ils séduisent en promettant un manque à combler. Sans le dévoiler totalement, ils annoncent subtilement le contenu d’une œuvre. Ils le montrent et le cachent à la fois… À ce sujet, de nombreux auteurs nous confient combien le titre a été le point de départ de leur création. Mais il peut aussi surgir après le point final, comme une évidence, une sorte d’élucidation du travail d’écriture qui vient de s’accomplir. Parfois, il est déjà niché dans le livre, au détour d’une phrase, et c’est à l’auteur ou souvent à l’éditeur de le débusquer. Nous, libraires, constatons qu’un bon titre se mémorise bien : le répéter, presque comme une comptine, est un inlassable plaisir… A contrario, un mauvais titre peut brouiller le destin d’un livre. D’où le réglage de sa justesse. Quant à l’éditeur, il tente de concilier le respect du sens du texte et l’efficacité commerciale. Donc, donner un titre n’est pas un geste léger. C’est une mise au monde, une révélation, comme une étoile que l’on punaiserait dans le ciel de la littérature. Plus poétiquement, Roland Barthes évoquait sa fonction « apéritive »… Retrouvons-nous sous cette bannière d’un imaginaire libre à l’occasion de cette nouvelle Journée de la librairie indépendante ! Surtout, n’oublions pas que l’imaginaire est, à notre époque, un des territoires les plus attaqués et « occupés » par son contraire : des images en culs-de-sac qui attribuent à nos cervelles des enclos sans poésie. Recevez ces brassées de titres comme des grains de grenade qui aiguiseront pour toujours vos sensibilités…

Marie-Rose Guarniéri

 

PRÉFACE par Antoine Gallimard

 

Ce pas et le suivant,

 La part manquante,

 La vie est ailleurs,

 Le livre à venir,

 Dix heures et demie du soir en été,

 Si le grain ne meurt,

La Postérité du soleil,

 Fureur et mystère,

Du domaine,

Clef de la poésie,

Autant en emporte le vent…

J’aime particulièrement ces titres ouverts, sans clôture. Ils expriment cette intention à laquelle l’écriture littéraire toujours se rattache, cette volonté d’ouvrir des pans de réalité inconnus et inexplorés, de sortir des sentiers battus, de mettre au silence les vérités rabâchées. L’aventure par les mots ! Cette aventure promise est aussi une invitation : une invitation à la lecture, bien sûr. Les bons titres ne sont pas des portes d’entrée banales. Ils intriguent, ils allument la curiosité, ils font naître la rêverie. On entre dans un livre en ayant déjà formé une vague image de ce qu’il pourra nous donner, disponible à l’imagination de l’auteur mais aussi déjà riche de notre propre fantaisie, de nos propres questionnements.
À l’intention de l’auteur répond celle du lecteur. La lecture d’un livre, c’est la rencontre de ces deux mouvements. Le titre y a sa part. C’est pourquoi les éditeurs prennent tant de soin à le choisir avec l’écrivain, si toutefois la première proposition, celle qui figure sur le manuscrit, les laisse perplexes. Ce choix est une étape importante de la vie éditoriale du quotidien.
Elle conditionne, en partie, la rencontre. Gaston Gallimard écrivait en 1916 : « J’aime les catalogues, c’est presque aussi beau qu’un indicateur de chemin de fer, on y voyage. » Il aurait certainement pu dire la même chose des tables et vitrines de nos si chères librairies où s’exposent, partout en France et tout au long de l’année, tous ces livres aux titres évocateurs. Autant de fenêtres ouvertes à chacun sur des terres promises. Que ceux qui, chaque jour, favorisent cette rencontre en prenant soin de nos livres, en les présentant dans les meilleures conditions, en les associant les uns aux autres, selon leur goût et leur inspiration, pour suggérer de nouveaux parcours d’œuvre à œuvre… Que ceux-là soient chaleureusement remerciés ! La librairie indépendante a sa fête, et c’est bien naturel ! Car elle est le lieu, comme le disait Jean-Paul Sartre de la littérature, où la liberté de l’auteur et celle du lecteur se réunissent pour créer ou éprouver autre chose. Le titre en est la clé ; et ce nouvel album de la Sant Jordi 2020, fruit de la collaboration de l’association Verbes, de « Folio » et des Éditions Thierry Magnier, en est la magnifique célébration !

Antoine Gallimard

ÉDITIONS GALLIMARD